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L’interview de Danielle Rapoport, psychosociologue

Par Véronique Prou, fondatrice d’Inovesens et membre du Conseil scientifique de L’Observatoire de l’EcoDesign



Danielle Rapoport


Danielle Rapoport est psychosociologue. Elle a fondé en 1987 DRC, Cabinet d’études et de conseil stratégique, spécialisé dans les évolutions des modes de vie et de la consommation, qui tient à replacer l’humain au cœur de la consommation. Elle est spécialisée dans les problématiques de l’alimentation, de la beauté, de la santé, de l’environnement, des services, et intervient régulièrement dans des colloques et auprès de grandes écoles et universités.


Danielle Rapoport porte un regard éclairé sur l’EcoDesign, notamment sur le rapport étroit qu’il entretient avec la nature.


Véronique Prou : Comment interprétez-vous les effets sur des innovations grâce à ce que la nature nous enseigne, comme le bio mimétisme, l’isomorphisme ?

Danielle Rapoport : C’est un fait que la nature est inspirante, par sa pérennité, ses capacités adaptatives, le fait qu’elle se survive à elle-même, son esthétique aussi. Elle offre donc un vaste terreau d’expertise. L’histoire de l’humanité est basée sur la technique, inscrite en elle et avec elle. L’évolution du cortex et les progrès de la technique et de la science sont intimement liés. C’est une alternative pour l’humain de régner de façon toute-puissante sur le monde du vivant, ou de l’utiliser comme moyen de lutter contre les maladies… et pour certains vaincre la mort ! Il faut cependant raison garder, de même que croire à la maîtrise du temps par les technologies de l’information et de la communication est une illusion.

Cette nature, à la fois intra et extra humaine, aurait beaucoup à nous dire et à nous apprendre. Surtout si nous établissons avec elle une « juste distance » qui permet une capacité d’échange, de respect et d’inspiration, pour y puiser selon nos besoins et établir avec elle des échanges fructueux. Il n’y a de « juste distance » que si le système de relations est réciproque et enrichissant pour les deux parties. Ce qui n’est pas le cas dans la fusion (imaginaire anthropomorphique), ou l’indifférence, l’absence d’attention, le système de domination. L’être humain est aujourd’hui obligé de penser et de combiner sa place avec celle de l’animal, du végétal et du minéral, en s’incluant également dans les préoccupations écologiques, sans culpabiliser ses actions « humaines », donc liées à la technique.

L’évolution des techno-sciences montre comment l’humain a fabriqué un univers de techno-fluidité, de rapidité, d’ubiquité, d’adaptabilité, ou l’infra verbal prend une grande importance et qui apporte à l’esprit une sensibilité et un fonctionnement plus intuitif et sérendipien.

Se pose alors la question du devenir de l’humain : la robotique et les prothèses sont-elles son avenir ? Ou bien le futur de l’homme se situe-t-il du côté de la génétique dont les progrès questionnent la similarité de l’homme avec l’animal?


VP : L’EcoDesign exprime un besoin renouvelé de nature. Quelle en est l’influence sur les objets qui nous entourent ?

DR : Les fondements culturels de l’humanité placent l’homme occidental hors de la nature, en position de maîtrise si ce n’est de domination. Il se doit d’être supérieur aux animaux et croit de la sorte pouvoir gérer cette nature à la fois en lui et au- dehors de lui. Cette place qu’il s‘est octroyé tend aujourd’hui à changer de nature, ces changements de représentation induisant des changements de comportements.

Les représentations préalables – et encore actives d’ailleurs – donnaient à la nature le visage d’une bonne mère protectrice et providentielle, dans laquelle on pouvait trouver des ressources illimitées. À l’heure actuelle et du fait des sensibilisations alarmistes liées à la pollution, à la dégradation et à l’épuisement des ressources, la nature est considérée sous des angles moins propices, en termes de limitation, de finitude, de violence, d’imprévisibilité de phénomènes immaîtrisables… qui seraient comme autant de réponses à  nos actions délétères. Mais si cette réciprocité et le fantasme d’une nature vengeresse nourrissent certains esprits écologiques, d’autres prônent une prise de distance nécessaire par rapport à notre posture anthropomorphisme pour se poser la question de la place et de la survie de l’humain, comme préoccupation première dans le système vivant, y compris dans ses actions où la science et la technique prennent une place considérable. À la fois comme capacité polluante et réparatrice.

Quand l’humain parle de la nature, il ne peut en parler que d’un point de vue culturel ; il ne peut y avoir qu’une conceptualisation de la nature, qu’un regard sur la nature, plus ou moins »bienveillant » selon les idéologies en cours. La société humaine est par essence distanciée de la nature. Notre nature est donc culturelle, d’autant plus que pratiquement tous les espaces « naturels » ont été visités, appropriés ou utilisés par l’homme… l’introduction de la « nature » étant d’autant plus prégnante dans nos esprits que l’urbanisation nous en sépare. L‘Ecodesign est donc une manière culturelle de s’approprier la nature dans une formalisation et un rapport plus apaisé à la nature. En introduisant une forme de nature « écodesignée », nos sens et notre sensorialité se développent dans un contexte opposé à celui de la compétition des humains entre eux. Quand je dis « apaisé », je veux dire non compétitif. Cela nous apprend beaucoup sur nous et sur la nature dans le sens où l’on va la regarder avec considération et en extraire ce qui va nous satisfaire ou nous intéresser, en termes de formes, de sensations, comme si elle occupait une place de médiateur, de tiers différent et rassembleur.

C’est vrai aussi de ces artistes qui « designent » la nature, ou du Wabi Sabi, l’esthétique japonaise fondée sur la beauté des choses en soi. C’est une réflexion philosophique sur l’imperfection, car la nature ne reproduit jamais deux choses de la même manière. On est nécessairement ici sur quelque chose d’unique, d’imparfait comme peut l’être le travail de la main, celle de l’artisan qui ne reproduit jamais, contrairement à la machine. Ce qui nous rapproche de certains codes du luxe. Cette esthétique aléatoire de la nature se traduit par un objet unique dans son aspect brut, et le travail de l’homme sera celui de sa reconnaissance esthétique et de l’usage « naturel » qu’il fera de l’objet choisi. Cette forme de Design tendrait vers la recherche de matériaux organiques simples dotés d’une information sensorielle forte. Il redonnerait ainsi une dimension temporelle à l’humain  à travers l’usage et l’appropriation de ces objets intemporels. Nous savons que le mot « Design » a le double sens du dessin et du dessein, la forme et le projet. Et quand il y a projet, il y a intention, futurisation, création.


VP : Comment expliquer ce mouvement, est-ce un retour ou une nouvelle attitude ?

DR : C’est un peu des deux. Aujourd’hui, la mode du vintage redonne à ce qui est ancien une nouvelle patine. L’EcoDesign est un besoin, grâce ou à cause de l’hyper sophistication technologique et à la virtualisation, de retrouver ce qui nous fonde comme humain : une temporalité, une origine, un processus, une fin non pas définitive mais cyclique. L’EcoDesign nous renvoie à ce que la nature peut nous inspirer dans cette temporalité linéaire de la naissance à la mort, mais aussi comme cycle dans la renaissance… Ce besoin premier de retrouver une temporalité dans laquelle on peut souffler, s’inspirer, respirer, renouer avec ce qui nous fonde.

Le lien entre l’homme et la nature, quel qu’il soit, est indéfectible. Nous appartenons à un écosystème et nous devons tenir compte des interactions systémiques dans notre façon de gérer son espace, son alimentation, de créer un objet, et les conséquences en retour.

Depuis une cinquantaine d’années, nous prenons conscience des effets pour la survie humaine de la dégradation de la nature par nos actions dites délétères. Un de nos mythes, celui d’un avenir plus radieux, se délite avec celui du progrès qui ne nous rendrait pas plus heureux. En contrepoint se sont développées des idéologies de rapprochement de l’homme et de la nature – peace and love, new age, slow food – qui expriment aussi ce besoin revendiqué de revenir à un temps humain plus maîtrisable… Jusqu’à ce mouvement que j’appelle « le temps du pouce », qui demande un temps d’arrêt : dire stop à l’hyperconsommation, tenter de maîtriser la vague technoscientifique qui peut faire peur et dominer nos conduites aujourd’hui et dans les années à venir, cesser d’épuiser les ressources. Les alter-consommateurs représentent  ce mouvement de fond qui touche aujourd’hui environ 20 % des individus. Il ne peut se développer plus que s’il existe une exemplarité chez les gouvernants et des choix politiques idoines. Le risque aujourd’hui est d’osciller entre une posture «  new age », naïve  et gentillette, et le catastrophisme ambiant qui nous renvoie à notre impuissance à agir. Et l’être humain n’abjecte rien de plus que ce sentiment d’impuissance qui le fragilise et génère des peurs et des angoisses.

VP : Comment dépasser le stade du produit ou de l’objet de niche, quelles tendances pour demain ?

DR : En rendant ces produits ou objets eco-conçus accessibles, désirables et crédibles ! Accessibles en termes d’information, de prix, de présence, désirables en termes d’esthétique et de valorisation par leur charge symbolique forte, crédible dans le sens où la cohérence des signes, des discours et des effets produits prouvent une forme de vérité, contrairement au  « greenwashing ».

L’incursion de la nature dans les espaces intérieurs, l’attention portée aux jardins des espaces urbains, la vogue des murs végétaux, montrent une volonté de rendre plus poreuses les frontières entre la nature et l’humain. L’EcoDesign est une réponse possible à des changements souhaités et nécessaires. L’utilisation du terme « organic » par les anglo-saxons, révèle combien nous sommes dans une recherche de fondamental, un besoin de « brut » et d’authentique revisité par l’humain, bien sûr.

La tendance actuelle vers plus de simplicité pourra se renforcer, qui résume en un mot le désir des gens d’un accès direct, facile, à des produits très complexes, comme le geste tactile de l’accès à un iphone, un rapport intuitif, tout en souplesse et fluidité.

Et la tendance aussi à l’hybridation qui efface les frontières entre la technologie et l’artisanat, par les gestes anciens et les savoir-faire retrouvés : une nouvelle économie industrielle pour donner une dimension plus humaine et porteuse de symbole. On entrerait dans l’ère de la co-génération, quitter « l’homme machine » de l’industrialisation du 19° siècle pour revenir à la main, à l’humain, axé sur les savoirs redimensionnés par les apports technologiques.


Entretien réalisé le 11 octobre 2010 par Véronique Prou, fondatrice d’Inovesens, l’agence qui analyse les valeurs sociétales émergentes et aide l’entreprise à créer les synergies nécessaires à l’innovation responsable.

Danielle Rapoport Conseil (DRC)
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